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30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 11:55

 

 

Symbole d'une nature en bonne santé, l'abeille est aujourd'hui confrontée à des pratiques agricoles et apicoles qui la fragilisent. Gros plan sur la situation, les initiatives prises au niveau local et la loi portant sur la biodiversité adoptée en il y a moins d’un an.

Christophe DE PRADA|mediabask|0 commentaires |

 

“Adaptée au climat local, l’abeille noire assure une pollinisation plus constante, plus régulière et plus variée queles sous-espèces importées. Sa production de miel est aussi plus régulière”

Les scientifiques pensent que les premières abeilles se sont répandues sur la Terre il y a plus de cent dix millions d'années ! Mais l'intérêt de l'homme pour le miel est plus récent à l échelle de l'histoire de l'humanité même si des gravures découvertes dans des grottes méditerranéennes et égyptiennes attestent d'une activité apicole très ancienne.

Reste que cette symbiose parfaite entre l'homme, les abeilles et les plantes est dorénavant en danger partout sur la planète. Et même si la biodiversité semble plus protégée qu'ailleurs au Pays Basque, la menace d'un épuisement du biotope nécessaire à la survie de l'apis mellifera mellifera – le nom latin de l'abeille noire (erle beltza en basque) – reste en suspens.

Une étude de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) met en garde sur une disparition brutale des abeilles et autres insectes pollinisateurs. En effet, sur cent espèces végétales qui fournissent 90 % de la nourriture dans le monde, 70 % dépendent de la pollinisation des abeilles.

Déjà en Chine, dans la province du Hanyuan, des hommes et des femmes montent sur les arbres pour polliniser à la main des milliers de poiriers, faute d'abeilles butineuses ! Conséquence de plusieurs années d'épandage de pesticides en tout genre sur ces mêmes poiriers…`

 

Le poids des lobbys agricoles

Nous n’en sommes fort heureusement pas là au Pays Basque mais quelle est la situation, vraiment ? Premier constat, l'ennemi public n°1 pour l'abeille, largement en tête devant les attaques du varroa et du frelon asiatique, reste l'utilisation des insecticides dans l'agriculture. Une situation critique pour les apiculteurs qui peinent à faire avancer une législation plus écologique devant le poids des lobbys, surreprésentés politiquement. “Lorsque nous nous réunissons avec des céréaliers pour évoquer les problèmes environnementaux, liés à notre métier, il n'y a aucune discussion possible”, s'agace un apiculteur affilié à l'Union nationale de l'apiculture française . “Pour eux, nous existons pas !”

Pour amplifier ce contexte de crise, on pourrait également dénoncer l'utilisation de produits toxiques utilisés par des apiculteurs peu scrupuleux de la gestion sanitaire de leur ruches. Mais dans sa grande majorité, les apiculteurs du Pays Basque semblent avoir compris l'enjeu de la sauvegarde de l’erle beltza. Non seulement dans un souci de conserver cette race endémique face à l'homogénéisation, mais aussi parce qu’elle a une valeur écologique et productive bien particulière. “Les pollinisateurs ne sont pas interchangeables”, rappellent les spécialistes de la Fédération européenne des conservatoires de l'abeille noire. “Ils ne vivent pas dans les mêmes milieux, ni aux mêmes périodes de l’année, et butinent des fleurs différentes en fonction de la longueur de leurs trompes.”

“Adaptée au climat local, l’abeille noire assure une pollinisation plus constante, plus régulière et plus variée que les sous-espèces importées. Plus résistante, d’une grande longévité, cette espèce demande moins d’entretien aux apiculteurs et sa production de miel est plus régulière.”

L'abeille noire

Le danger du productivisme

Un discours de pureté génétique contrarié par les fervents de l'hybridation. Certains apiculteurs mélangent volontairement leur cheptel avec d'autres espèces pour profiter des vertus de chaque race. Par exemple une Caucasienne “mariée” à une Basque donnera un caractère plus doux et donc une ruche plus facile à manipuler avec un rendement toujours aussi conséquent.

Et selon les dires d'un professionnel, on pourrait affirmer que chaque ruche est définie par rapport au caractère de l'apiculteur, avec le but final de tirer profit de sa production de miel. “Peu importe la race si on est conscient et respectueux de l'abeille.” Un discours productiviste qui alarme Lionel Garnery chercheur spécialiste de génétique au CNRS : “Abeille noire, abeille italienne, grecque ou hybride de plusieurs sous-espèces, plus aucun apiculteur ne sait ce qu’il a dans ses ruches !”

Pour lui, il est certain que cette importation de sous-espèces contribue à l'effondrement des colonies mellifères. “Les reines de ces sous-espèces européennes ne sont pas adaptées à nos écosystèmes. Elles pondent dès le mois de janvier ou février, à un moment où il n'y a pas de nourriture disponible naturellement. Et pour éviter que les ouvrières fraîchement nées meurent de faim, on les maintient artificiellement avec du sucre.”

 

Des initiatives locales

Cette prise de conscience autant génétique qu'écologique passe par diverses actions un peu partout au Pays Basque. Ainsi, l’abeille noire est un auxiliaire de pollinisation pour les vergers de cerisiers autour du d’Itxassou, utilisés pour la fabrication de la confiture de cerises noire. A Iraty, c'est le Conservatoire de l'abeille noire qui a entreposé un élevage de reines d'abeilles noires. “Cet endroit ne subit pas de grosse activité humaine”, concède Frédéric Forsans. “C'est un fond de vallée qui jouit d'un bon écosystème et qui est donc favorable au bon développement du cheptel.”

Pour continuer dans cette logique, une formation d'apiculteur vient de commencer au lycée agricole Saint Christophe de Saint-Pée-sur-Nivelle. Elle est destinée à des personnes ayant déjà un bac pro agricole ou le BPREA . La responsable Carole Mendiburu en explique l'enjeu : “L'objectif de cette formation multi-compétences est d'offrir aux stagiaires, qu'ils soient novices ou déjà installés en apiculture, une bonne connaissance de l'abeille. Nous avons calé le programme en deux parties : une partie théorique avec un tronc commun et une seconde partie avec plusieurs modules sur la pollinisation, l'élevage de reine, la production de gelée royale, la transhumance, ou l'adaptation de l'abeille noire à la flore locale”. Une formation qui pourrait réconcilier agriculture et apiculture.

Même vision environnementale en ville, où l'apiculture citadine ne cesse de faire des émules. Exemple à Bayonne, où la mairie a bien compris l'intérêt d'une cohabitation entre maraîchers et apiculteurs. “Tout est lié”, avertit Martine Bisauta, membre de la commission municipale Développement durable, stratégies urbaines, mobilité et urbanisme et habitat. “Il faut faire revenir l'agriculture en ville. Une étude montre qu'il y a encore soixante sept exploitations sur l'ancienne ACBA. De même l'expérience en permaculture menée avec l' association Graines de liberté confirme qu'il est possible d'insuffler une politique d'agriculture de proximité et saine. L'abeille noire fait partie de ce programme, car c'est une symbole fort en terme de rééducation alimentaire du citoyen, qu'il soit citadin ou campagnard.”

La ville organisera ce printemps une fête sur l'apiculture en ville dans le cadre de l'agenda 21, avec expositions, conférences et ateliers. Rendez-vous est pris.

 

Erle beltza, un animal sacré

Au Pays Basque, comme partout en Europe, l'abeille était un animal sacré. Dans la Grèce antique, l'abeille était identifiée à la déesse Demeter. Elle pouvait à la fois figurer l'âme descendue aux enfers et matérialiser l'âme sortant du corps. “L'abeille est un animal psychopompe, elle hiberne pendant l'hiver”, rappelle l'anthropologue Claude Labat. “Elle est un symbole de résurrection pour les chrétiens et les paiens. Cela parle à tout le monde, c'est humain.” Traditionnellement, il était immoral de vendre des abeilles pour de l'argent mais on pouvait les échanger avec l'étoffe ou du froment. Quand on proposait à un essaim d'abeilles de venir s'installer dans une ruche préparée à cet effet, on disait : “Tzauri, andere ederra”, “Venez belle dame”. A la mort du maître ou de la maîtresse de maison, l'aîné allait aux ruches pour annoncer le décès. De même, il allait à l'étable et obligeait les animaux à se lever. A Laguinge, en Haute-Soule on disait : “Iratzar zitee, bürüzagia hil zaizüe”, “Réveillez-vous, le maître de la maison est décédé”.

 

Préserver l’abeille noire sans manipulation génétique

La présence de l’abeille noire, communément appelée Erle beltza au Pays Basque, est attestée des Pyrénées à la Scandinavie depuis un million d'années. Cette longue présence dans toute l'Europe de l'ouest a donné plusieurs sous-espèces qui la différencie de l'abeille caucasienne, sa lointaine cousine.

C'est le naturaliste suédois Carl Von linné qui, le premier, l'a observé scientifiquement au XVIIIe siècle. Pourtant, ce n'est qu'au début des années 1990 que des analyses moléculaires portant sur son ADN ont déterminé sa spécificité.

L'abeille noire, “apis mellifera mellifera” en latin, est rustique et bien adaptée aux conditions climatologiques et de la flore locale du Pays Basque. Une présence millénaire qui suscite l'intérêt des apiculteurs basques pour sa conservation, notamment par la sélection.

Après plusieurs observations de la ruche pendant des mois, l'apiculteur sélectionne une souche pour prélever des larves et produire des reines. C'est aussi la même chose pour les mâles. Le but est d'améliorer la qualité du cheptel. Car cette sélection naturelle permet d'identifier ceux qui pourront résister au varroa. Cela contribue, sans manipulation génétique, à améliorer l'espèce.

 

Les ailes à la loupe

“Cette sélection contribue premièrement à sauvegarder la race, mais aussi à en améliorer la productivité, comme on le ferait pour les ovins ou les bovins”, rappelle Christian Bongrand, vice-président du Syndicat apicole abeilles des gaves et des Nives.

Pour connaître la race majoritaire de chaque ruche, le site internet Apiclass du Muséum d'histoire naturelle permet d'identifier les lignées et les sous-espèces d'abeilles ouvrières grâce à un échantillon d'ailes prélevées et scannées par l'apiculteur. “Grâce à la morphométrie géométrique, nous pouvons scanner directement de chez nous les ailes d'abeilles identifiées pour connaître l'espèce principale de chaque ruche.”

Car chaque espèce d'abeilles a des dimensions d'ailes différentes. Le programme informatique du Muséum repose sur une banque de données de cinq milles ailes. A la fin du processus d'analyses, le résultat décrit en pourcentage le degré originel de l'espèce. En sachant qu'une abeille est considérée noire quand elle a 90 % de son gène identifié comme tel.

“Pour relativiser cette course à l'abeille parfaite, on peut signaler qu'une ruche localisée dans une zone protégée génétiquement retrouvera au bout de quelques années son caractère d'origine d'abeille noire, parce que les gènes récessifs s'excluent naturellement”.

 

 

 

Source : http://mediabask.naiz.eus/fr/info_mbsk/20170322/quel-avenirpour-l-abeille-noiredu-pays-basque

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