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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 11:48

 

 

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CARTE - Employé 34 ans à l’ex-SNPE de Bergerac, Bernard Servolle sait aujourd'hui que ses poumons sont atteints par l’amiante. L'impact de ce scandale sanitaire dépasse sans doute le nombre de malades recensés

 

Publié le 27/08/2013 à 06h00 | Mise à jour : 27/08/2013 à 08h22
Par Jean-Denis Renard


Comment vivre ? Pour quoi faire ? Et pour quel avenir ? Assis à la table du salon dans sa maison de Creysse, en Dordogne, Bernard Servolle retourne en tous sens ces questions métaphysiques. Sans dénicher la moindre réponse. Pour qui ignore le parcours de vie de l’intéressé, son malaise laisse perplexe. Bernard Servolle a tout de l’alerte quinquagénaire. Durant ces belles journées d’été, son jardin soigné explose de couleurs derrière la jolie barrière céladon qui le délimite. Il y est entouré par sa famille, son épouse, ses deux filles, ses gendres et ses quatre petits-enfants.


Oubliez ce tableau idyllique. Depuis le 1er août, Bernard Servolle perçoit l’allocation de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante. Il a officié pendant trente-quatre ans à la Poudrerie, l’ex-SNPE (Société nationale des poudres et explosifs) sur l’immense site de Bergerac, à une portée de fronde de sa maison. Licencié économique il y a deux ans lors de la fermeture de son unité, Bergerac NC - qui avait pris le relais de la SNPE -, l’homme s’est résolu à passer un scanner en avril dernier.


Une épée de Damoclès 

« J’avais refusé il y a dix ans. Là, on s’est mutuellement encouragés, mon beau-frère et moi. Lui aussi a travaillé à la SNPE », raconte Bernard Servolle. Le verdict médical est sans appel : des plaques pleurales, une pathologie courante de la plèvre chez les personnes ayant été exposées à l’amiante. Rien ne dit que le patient déclenchera à l’avenir un mésothéliome, le cancer virulent de la plèvre, l’épouvantail des « amiantés ». Mais rien ne dit le contraire non plus. « J’ai une épée de Damoclès au-dessus de moi », résume-t-il.


Le diagnostic a été un coup dur. « Il n’existe pas de traitement médical, il n’y a rien à faire sinon surveiller l’évolution. C’est assez déstabilisant », soupire-t-il. Pour autant, il n’est pas tombé des nues. Il a occupé tous les postes dans les ateliers de l’entreprise. Il a meulé des joints à l’amiante, il a manipulé des isolants de conduite d’eau chaude bourrés de cette substance, il a travaillé dans les poussières de fibrociment dont personne ne se souciait.


Des accès de déprime 

D’un naturel sportif et plein d’allant, il avait depuis un moment l’impression de plafonner à l’effort. « Je n’ai plus d’endurance. J’ai perdu mes forces. J’ai tout arrêté, même la marche en montagne. Il y a peut-être une dimension psychologique à mes problèmes, mais la réalité est là : je ne suis plus bon qu’à m’occuper de mes fleurs », lâche-t-il.


Si l’amiante érode le physique de Bernard Servolle, il empoisonne surtout son esprit. Il sape son aptitude à profiter de la vie, il teinte l’avenir de gris, il est un compagnon obstiné et obsédant de tous ses réveils. « J’ai perdu le goût de me projeter dans le futur. Je n’ai plus envie de quoi que ce soit », avoue-t-il. La déprime n’a pas fait son nid au seul domicile de Bernard Servolle. Elle mijote dans le Bergeracois. Ils sont nombreux, les anciens de la SNPE, à redouter les visites chez le médecin. Dans les cercles concentriques de l’entourage professionnel infusent les mauvaises nouvelles. La maladie de l’un, le décès de l’autre… « Je croise beaucoup de gens malades ou en mauvaise santé à cause de l’amiante. Ils n’ont pas un moral d’acier », élude-t-il.


« Personne n’en parlait » 

Bernard Servolle ne se complaît pourtant pas dans cet environnement étouffant. Il se contente d’une « simple adhésion » au Cerader (Collectif pour l’élimination rapide de l’amiante et la défense des exposés aux risques) et ne court pas les cénacles où l’on traite du problème. Récemment, il s’est néanmoins joint à une procédure collective visant à faire reconnaître par la justice son « préjudice d’anxiété », l’un des combats couronnés de succès du Cerader.


Le voile de gravité qui accompagne chacun de ses pas tranche avec l’insouciance de ses débuts professionnels à la Poudrerie, en 1977. L’amiante ? « Personne n’en parlait », raconte-t-il. L’inquiétude a réellement percé dans les années 1990, dès lors que la bataille de l’amiante est devenue un enjeu national. Elle a pris de l’épaisseur quand les autorités ont reconnu que les travailleurs de la SNPE avaient été exposés à l’amiante entre 1972 et 1992.


« Au début, certains se sont dit que ce serait un bon moyen de partir à la retraite plus tôt. Mais on a vite déchanté. Quand les premiers collègues sont tombés malades… On a fait le rapprochement avec des décès prématurés survenus chez les anciens. Autrefois, quand quelqu’un mourait à cause d’un cancer du poumon, on ne se posait pas de questions », relate-t-il.


« Plus la même personne » 

Comme d’autres salariés de la SNPE, Bernard Servolle a dessillé avec peine. Il ne pouvait croire qu’une entreprise d’État avait mis sa santé en péril. « Qu’a fait la médecine du travail pendant tout ce temps ? » La désillusion est dévastatrice. « J’ai le sentiment d’avoir été trompé. L’État nous a empoisonnés et pourtant il faut faire des pieds et des mains pour qu’il reconnaisse sa faute. On ne peut plus être la même personne quand on a vécu cette histoire. »


Des centaines de morts dans la région depuis 2000

En 1996, l’expertise effectuée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) évaluait à 100 000 le nombre de décès prévisibles liés à l’amiante en France à l’horizon 2025. La tragédie sanitaire n’avait, semble-t-il, pas été surévaluée. Pour la seule région Aquitaine, le nombre de décès dus à des maladies professionnelles liées à l’amiante avoisinerait déjà les 1 400 cas depuis 2000.


Dans la plupart des départements de notre région, les sites industriels ayant été exposés pendant une période plus ou moins longue et à des degrés divers abondent (en Gironde, 106 entreprises faisaient état de maladies professionnelles dues à l’amiante).


Près de 600 victimes à Everit 

Le site qui paye le plus lourd tribut reste Everit, à Bassens, près de Bordeaux. L’usine, qui fabriquait entre 1916 et 1996 des matériaux isolants à base d’amiante, déplore aujourd’hui près de 600 maladies professionnelles, dont plus de 200 décès reconnus, selon l’Adetrava, l’association de défense des amiantés née autour des anciens salariés. À Bordeaux, les anciens ateliers de la SNCF comptent également près de 250 victimes, dont 93 décès. Dans les Landes, l’ancienne centrale EDF recense actuellement 108 maladies professionnelles, dont une trentaine de décès. À quelques kilomètres, la papeterie Gascogne Paper de Mimizan totalise pour l’instant 58 maladies professionnelles, dont 4 décès. À la Poudrerie de Bergerac, ce sont au moins 35 maladies professionnelles, dont 7 décès, qui ont été dénombrées.


Depuis deux ans, l’augmentation des maladies professionnelles resterait stable, autour de 140 cas supplémentaires par an. Mais cette comptabilité ne saurait résumer l’impact sanitaire de l’amiante. Si, au travers d’associations de salariés, l’information a peu à peu circulé efficacement dans l’industrie, il est probable que nombre de malades ne se sont pas fait diagnostiquer par la médecine du travail. De même, dans des secteurs moins structurés, tels que l’agriculture, les PME ou les artisans indépendants, de nombreuses victimes échappent encore aux statistiques de l’Assurance-maladie.


Y.St.-S.

 


 

Source : http://www.sudouest.fr/2013/08/27/avec-l-amiante-l-etat-nous-a-empoisonnes-1151534-1733.php

 

 

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