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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 09:49

 

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LE MONDE | 27.02.2012 à 14h03 • Mis à jour le 27.02.2012 à 19h13


 Le 13 février, au tribunal pénal de Turin, Stephan Schmidheiny et le baron Louis de Cartier de Marchienne, anciens PDG d'Eternit Suisse et Belgique, ont été reconnus coupables du crime de "désastre volontaire" et condamnés à seize ans de prison ferme. En raison de la stratégie coordonnée et délibérée de dissimulation des effets sanitaires de l'amiante par les industriels, la marque Eternit est désormais le symbole d'une contamination mortelle par l'amiante de l'habitat urbain à l'échelle planétaire. Le même jour, la firme américaine Monsanto a été reconnue coupable par le tribunal de grande instance de Lyon et condamnée à indemniser Paul François, agriculteur, pour une grave contamination aux pesticides.


Pendant ce temps, Michelin met en cause la survie d'une communauté rurale en Inde. Les 1 500 familles de Thervoy Kandigai, village d'intouchables à 50 km au nord de Chennai (Tamil Nadu), vivaient paisiblement de l'élevage, de la culture du riz et des ressources de la forêt. Fin 2007, ils apprennent, par les médias locaux, que le gouvernement du Tamil Nadu a décidé l'installation d'une usine Michelin dans une zone industrielle qu'il veut créer à Thervoy.


Les protestations des habitants, les pétitions et les résolutions de quatre assemblées de village échouent. Le gouvernement fait intervenir la police, qui, en 2009, jette en prison 61 villageois qui protestent contre ce projet. En février 2011, plus de 500 femmes tentent de s'opposer aux travaux de construction de l'usine. Huit villageois sont emprisonnés. En réaction, 1 200 personnes engagent une grève de la faim. Un représentant de l'Etat promet de leur donner satisfaction puis revient sur sa promesse, menaçant d'arrêter tous ceux qui s'approcheraient du site Michelin.


En mars 2011, les femmes tentent d'arrêter les bulldozers : 133 d'entre elles sont arrêtées, six sont emprisonnées. Même s'ils ont été relâchés, de lourdes charges pèsent sur 75 villageois accusés de troubles à l'ordre public.


A Thervoy, la forêt est d'une importance capitale pour l'approvisionnement en eau et les soins. L'eau de la forêt alimente un lac naturel qui sert à irriguer les champs. Pour construire l'usine Michelin, les pâturages sont arasés et la forêt abattue, ce qui provoque l'assèchement du lac, empêchant ainsi l'élevage. Avec la destruction de la forêt, plus de 150 espèces de plantes médicinales, utiles aux paysans, disparaissent aussi.


Une plainte contestant les conditions frauduleuses d'autorisation de cette opération de dégradation environnementale est en cours d'instruction devant le "tribunal vert" de New Delhi. La décision, qui était attendue le 22 février, a été différée. Pendant ce temps, la construction de l'usine continue. Dans le cadre d'un accord passé avec le gouvernement du Tamil Nadu, la firme a obtenu des dégrèvements d'impôts et la flexibilité des conditions d'emploi. Le site sera même déclaré "d'utilité publique afin de prévenir toute indiscipline au travail". Mais, pour soigner son image, Michelin propose des "projets environnementaux" aux collèges de Chennai et subventionne l'Alliance française pour la réalisation d'un auditorium qui porterait le nom d'... Edouard Michelin !


35 000 signataires 

Le 16 janvier, le syndicat CGT Michelin et plusieurs associations ont remis à la direction du groupe à Clermont-Ferrand une pétition de plus de 35 000 signataires demandant l'arrêt immédiat du projet à Thervoy, la restauration de la forêt et des pâturages, la levée de toutes les poursuites. Mais, selon la firme, "il n'existe aucun conflit dans cette région, même si quelques dizaines de personnes contestent la création de la zone industrielle sur laquelle nous sommes implantés".


De la mise en danger d'autrui, par l'amiante ou les pesticides, à la mort annoncée de milliers d'intouchables indiens chassés de leurs terres pour l'installation d'une usine chimique polluante de fabrication de pneus, les crimes industriels se perpétuent. Ces crimes sont souvent soutenus par les pouvoirs publics, qui défendent les intérêts financiers des puissants contre les droits fondamentaux des travailleurs et des citoyens.


C'est en ce sens qu'il est urgent de mettre au premier rang des priorités politiques une réforme de la justice ouvrant enfin, en France, la voie tracée par les procureurs et les juges italiens à Turin. Encore faudrait-il qu'une réelle séparation des pouvoirs rende aux institutions judiciaires l'indépendance nécessaire pour que l'impunité de ceux qui commettent ces crimes industriels soit enfin brisée.


Annie Thébaud-Mony, Directrice de recherche honoraire à l'Inserm

 

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/27/juger-les-crimes-industriels_1648883_3232.html

 

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