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7 mars 2019 4 07 /03 /mars /2019 10:16

 

 

 

Mercredi 27 février 2019 par Pièces et main d’œuvre

Dossier « Techniques amères » Lettre au "Monde libertaire"

Bonjour,

Nous avons lu votre dossier « Techniques amères » du numéro de février 2019. Nous ne pouvons que nous réjouir de votre intérêt – même tardif - pour la question. Nous avons d’autant plus apprécié certains articles que nous avions parfois le sentiment de nous lire nous-mêmes.
Cependant, l’article « Importance et limites de la Technocritique » signé Wax, qui ouvre le dossier, propage des contre-sens et des confusions dommageables pour l’information et la réflexion du lecteur.

Nous ne connaissons pas l’auteur ; la réciproque est flagrante. Que celui-ci ne nous ait pas lus ou trop vite, nous ait mal compris ou le feigne, le lecteur du Monde Libertaire n’y gagne qu’approximations et falsifications de nos idées – et plus largement des idées d’un mouvement de pensée bien plus ancien que ne le dit l’article.

Affirmer « qu’on appelle "techniques" » tout ce qui va « du marteau aux databases », c’est afficher d’entrée son incompréhension du sujet. Embarrassant quand on critique par ailleurs des « concepts flous ». Un travail sérieux aurait pris soin de distinguer « technique » et « technologie », au lieu de balayer la question d’un désinvolte « ne faisons pas de distinction ici ». Mais Wax n’est ni le premier ni le dernier à substituer ses propres confusions aux réflexions d’autrui qu’il prétend exposer.

L’auteur nous déforme : « Pour le collectif Pièces et main d’œuvre la technique est le problème stratégique central. On abandonne ainsi les concepts marxistes ou libertaires d’exploitation, de classes ou de capitalisme pour utiliser des concepts plus flous, moins bien définis et peut-être moins efficaces conceptuellement. »

Passons sur le fait que nous ne sommes pas un collectif et que nous avons toujours dit pourquoi – dès la page d’accueil de notre site. 
Nous ne cessons d’expliquer l’opposition entre technique et technologies, et nos raisons de critiquer les unes et non l’autre. Il est calomnieux d’écrire que pour nous la technique est le problème central. Derechef, il suffit de lire la page d’accueil de notre site.

Nous, Pièces et main d’œuvre, avons toujours opposé la « technique » - « l’art de » (gr. tekhnê), l’art de faire un feu ou un marteau, le « savoir-faire » - consubstantielle à l’hominisation, et avec laquelle nous n’avons aucune querelle ; et la technologie (nom forgé en 1829 par Bigelow). C’est-à-dire le machinisme industriel et les systèmes de machines, comme les hauts fourneaux ou les marteaux-pilons. La technologie est le produit des noces du capital et de la science, apparue à la fin du XVIIIe siècle pour servir l’essor des forces productives/destructives et la volonté de puissance de la technocratie. Avec les conséquences que chacun peut aujourd’hui voir par lui-même, non seulement pour les bases naturelles de notre vie, mais en termes d’asservissement et d’aliénation à la machinerie technosociale (1). De la technique à la technologie, il y a rupture et saut qualitatif.
Cette opposition qui fait appel aux notions de « seuil » et de « passage à la limite », recoupe celle établie par Ivan Illich dans La Convivialité, entre technique vernaculaire (autonome) et technologie hétéronome (autoritaire).

Nous n’attendons pas du Monde libertaire qu’il répande des idées qui ne sont pas que les nôtres, mais nous avons le souci que le lecteur ne soit pas trompé. Non seulement nous n’abandonnons pas « les concepts marxistes ou libertaires d’exploitation, de classes ou de capitalisme », mais nous avons consacré cinq textes réunis sous le titre De la technocratie (2), à une mise à jour de l’analyse de classes après 200 ans d’innovation technologique et de « destruction créatrice ».

Loin d’être un processus sans sujet, la technologie est pour nous la poursuite de la politique par d’autres moyens. Une politique rationnelle, consciente, obstinée, planifiée par les technocrates, maîtres et pilotes de la machine, au sein de toutes sortes d’instances de décision, privées, publiques et mixtes ; et poursuivie envers et contre toutes les oppositions (ouvrières, paysannes, luddites, écologistes, etc.).

Par technocratie (Smyth, 1919), nous désignons, non pas une catégorie de spécialistes, mais la classe dirigeante. Celle que Saint-Simon (3), le grand inspirateur de Marx, nomme la classe des industriels ou des producteurs ; et qui englobe scientifiques, ingénieurs, cadres, universitaires, entrepreneurs, banquiers, bien au-delà de la seule bourgeoisie capitaliste. C’est-à-dire la classe de l’expertise, de l’efficacité et de la rationalité maximales, détentrice effectivedes moyens/machines (gr. mekhanê) de la puissance. Que ce soit à titre privé dans le cadre du capitalisme libéral ; en indivision collective dans le cadre du capitalisme d’Etat ; ou encore, au-delà, dans un cyber-communisme de l’automation, tel qu’en rêvent les plus modernissimes idéologues de la revue Multitudes (Negri, Moulier-Boutang, les « accélérationnistes », etc.).
La technocratie n’est pas au service de l’Etat, ni du Capital ; elle asservit l’Etat et le Capital à ses intérêts et à sa volonté de puissance illimitée. Savoir, c’est pouvoir. Les puissants peuvent ce qu’ils veulent dans les limites de réalités qu’ils transforment, notamment au moyen de la science. Leur projet actuel, connu sous le terme publicitaire de « transhumanisme », vise une mutation de la lutte de classes en lutte d’espèces – entre des hommes « augmentés » par la technologie (modifications génétiques et cyberorganismes), et une « sous-espèce » : les chimpanzés du futur (selon le cybernéticien Kevin Warwick) (4).

Les subissants veulent aussi, mais ils ne peuvent pas. Ils n’ont pas les moyens de la puissance. Alors ils subissent – notamment les volontés des puissants – rêvant plus ou moins sourdement de les renverser ou d’avoir même part à leur puissance. Ça ne vous dirait pas, compagnons, de socialiser Google, Amazon, Facebook, etc. ? Ou de vous automachiner au moyen de Crispr-Cas9 et des implants cérébraux de Clinatec, afin de devenir des surhommes ? Des surhommes anarchistes, bien sûr.
Cette classe des sans-pouvoir, on peut la nommer l’acratie. Un mot plutôt familier en milieu libertaire.

Contrairement aux communistes et aux adeptes de la « réappropriation des moyens de production », nous pensons que le système technologique est intrinsèquement autoritaire. On ne dirige pas une centrale nucléaire, des réseaux de communication par satellites et des usines nanoélectroniques en assemblée générale. « Vous qui entrez, laissez toute autonomie » : c’était le mot d’Engels, bien moins stupide ou malhonnête que tous ses disciples, dans son article De l’autorité (5).

Enfin, chacun peut critiquer nos idées et nos « concepts flous », mais non pas nous faire dire l’inverse de ce que nous disons. Peut-être dans des numéros ultérieurs ?

Salutations amicales et luddites,
Pièces et main d’œuvre

Grenoble, le 27 février 2019

 

NOTES

  • 1) Cf. T. Kaczynski, La Société industrielle et son avenir (Encyclopédie des nuisances, 1998)
  • 2) Ludd contre Marx ; Ludd contre Lénine ; Ludd contre les Américains et une suite à venir
  • 3) Cf. Pierre Musso, La religion industrielle. Monastères, manufactures, usines, généalogie de l’entreprise (Fayard, 2017)
  • 4) Cf. Pièces et main d’œuvre, Le Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme (Service compris, 2017)
  • 5) In Almanacco republicano, décembre 1873

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Lettre au "Monde libertaire"
Version prête à circuler
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Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1109

 

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